De A a Z, tudo se pode fazer DE OUTRA MANEIRA...
 

Tiananmen 1989

Tiananmen 1989, nos espoirs brisés

Bande dessinée de Lun Zhang, Adrien Gombeaud et Améziane. Ed. Seuil-Delcourt, Paris, 2019.

Ce qui frappe au premier coup d’œil en feuilletant cette bande dessinée, c’est qu’il y au moins autant de texte à lire que de dessin à regarder. Elle fait partie d’une nouvelle collection proposée par deux éditeurs, l’un de livres, les Editions du Seuil, l’autre de BD, les Editions Delcourt. Ils ont créé une collection hybride, de la taille d’une BD avec un texte important, ce que certains journalistes préfèrent appeler un roman graphique.

Les auteurs

Lun Zhang est actuellement chercheur en sociologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) et professeur en Civilisation chinoise à l’Université de Cergy-Pontoise à Paris, âgé d’une soixantaine d’années. Il a achevé une thèse sur les intellectuels et la modernité en Chine dans les années 1990.
Au moment des manifestations de la place Tiananmen en 1989, il était un jeune professeur d’économie et de sociologie dans une université à Pékin. Sur la place, il a été responsable de l’intendance et du service d’ordre, s’occupant de l’organisation spatiale, préservant des passages sécuritaires pour les manifestants, notamment lors de leur grève de la faim. Recherché après le massacre des manifestants par l’armée, il est parvenu à échapper à la répression, se réfugiant à Hong Kong puis à Paris, où il a décidé de rester.

Adrien Gombeaud est diplômé de chinois et docteur en langue et civilisation coréennes à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) à Paris. À 44 ans, devenu écrivain et journaliste, il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés au cinéma et à l’Asie. Il a sans doute joué un rôle important dans la scénarisation de cette BD.

Améziane est un scénariste, illustrateur et graphiste parisien de 47 ans. D’abord co-créateur d’une revue puis illustrateur et graphiste free-lance dans la presse, la pub et l’industrie musicale, il a écrit et illustré une BD d’anticipation en 2002. Puis il a fondé un groupe en 2011, The Room Studio, avec Sybille Titeux et Trouba, menant diverses activités : scénario de films, design de livres, d’affiches, d’illustrations, production de BD et de Comics.
Il est l’excellent illustrateur de Tiananmen 1989. En effet, ses portraits des principaux protagonistes sont reconnaissables au fil du récit, les scènes d’action de jour comme de nuit parlent d’elles-mêmes et l’épisode de la répression n’est plus que rouge et noire. L’or des cinq étoiles du drapeau de la république populaire de Chine, une grande et quatre petites – les petites représentant le peuple uni autour de la grande, le Parti communiste -, l’or a disparu.

   Lun Zhang

     Adrien Gombeaud 

   Améziane

Hommage aux disparus et récit pour comprendre

Lun Zhang prend soin de préciser qu’il ne s’agit pas de son autobiographie proprement dite mais de celle de millions de Chinoises et de Chinois qui ont traversés ces événements. Son histoire est condensée. C’est à la fois un hommage aux disparus mais aussi un récit documenté destiné à ses trois enfants nés en France et à tous les lecteurs, jeunes ou adultes, qui souhaitent mieux comprendre ce qui s’est passé en Chine il y a 30 ans.

Drame en cinq actes dans un lieu symbolique unique

Cette BD est conçue comme une pièce de théâtre dramatique avec un prologue, cinq actes, un épilogue et une postface sur un siècle d’histoire de la Chine de 1919 à 2019.

Lun Zhang y est à la fois le présentateur du spectacle et un des protagonistes parmi tant d’autres.
Il nous présente les biographies des principaux acteurs, 16 personnes réelles :

• Cinq étudiants, 2 femmes et 3 hommes, qui ont entre 20 et 37 ans (nés entre 1952 et 1969).
• Trois intellectuels qui ont entre 31 et 37 ans (nés entre 1952 et 1958).
• Un homme d’affaires de 43 ans (né en 1946). Fondateur en 1984 de la première entreprise informatique de Chine, le groupe Stone, il devient le plus important soutien économique du mouvement étudiant en 1989.
• Un chanteur de rock de 28 ans (né en 1961). Il a formé le premier groupe de rock chinois en 1984 et chante sur la place Tiananmen en 1989.
• Six membres du Parti communiste chinois. Ils ont entre 58 ans et 85 ans (nés entre 1904 et 1931). Ils ont des positions différentes tout au long des évènements.

La place Tiananmen, lieu unique du drame, est une étendue de granit grande comme un aéroport. Lieu symbolique de la République populaire, il comprend le Palais de l’Assemblée du Peuple à l’Ouest, les Musées d’Histoire de la Révolution à l’Est et, au Sud, les statues aux Héros de la Révolution culturelle et le Mausolée de Mao Zedong.

Le prologue : les années terribles (1950-1977)
Lun Zhang est né dans le Nord de la Chine à la fin des années 1950. C’est les années du Grand Bond en avant. La collectivisation de l’agriculture lancée par Mao de 1958 à 1961 entraîne une grande famine et l’effondrement de l’économie, décimant environ 36 millions de Chinois. Puis c’est la Révolution Culturelle en 1966, nouvelle utopie sanglante destinée à éradiquer les « vieilleries » du monde ancien. Les parents de Lun, cadres intellectuels, sont embarqués de force pour être rééduqués à la campagne. Lun, 8 ans, part avec eux et nous dit : « Mao nous sert de guide et l’écurie du village de salle de classe. Quand je n’étudie pas, je repique le riz. »

En 1971, un avion s’écrase en Mongolie. Aucun survivant. Mort supposée de Lin Biao, bras droit et successeur désigné de Mao. Quelques familles exilées, dont Lun et ses parents ont le droit de rentrer chez eux. En 1976, deux morts décisives : en janvier, celle de Zhou Enlai, aux côtés de Mao depuis 1949 et le 6 septembre, la mort de Mao lui-même, suivie de l’arrestation de La Bande des Quatre, dirigée par sa femme. Soudain tout change.

Acte I : les années d’ouverture (1977-1988)
En 1977, Deng Xiaoping, longtemps tenu à l’écart du pouvoir et exilé, succède à Mao. Il lance une politique de réformes sans précédent. La Chine change très vite. « Les vêtements prennent des couleurs. Des bals s’improvisent dans des parcs » nous dit Lun. Les jeunes chinois peuvent de nouveau étudier. Fin 1978, Deng Xiaoping et les réformateurs encouragent la critique de la Révolution Culturelle et proclament l’avènement des Quatre Modernisations : l’agriculture, l’industrie, la défense nationale, les sciences et techniques. Mais il en manque une ! Wei Jingsheng, 28 ans, la propose : la démocratie ! Arrêté, il est condamné à 15 ans de prison pour divulgation de secrets d’Etat !

En 1985, Lun prend le train pour Pékin et découvre une ville en pleine effervescence : premiers concerts pop, quantité de petits commerces sur les trottoirs ou dans des échoppes, des tas de librairies autour des universités. On lit et discute de Sartre, d’Heidegger et de Freud. La Chine s’ouvre sur le monde extérieur. La pauvreté diminue mais les écarts se creusent. La hausse des prix est hors de contrôle. « Le ravioli va devenir un plat de luxe ! » dit l’un. « Et à ce rythme, on va regarder encore longtemps la télé couleur par la fenêtre du voisin ! » répond l’autre. La corruption saute aux yeux. Face à l’injustice, la colère monte. Presque chaque année, étudiants et professeurs se rendent sur la place Tiananmen…

Puis c’est l’Acte II : la mort de Hu Yaobang le 15 avril 1989.
L’annonce de la mort de l’ancien secrétaire général du Parti communiste chinois, Hu Yaobang, des suites d’une crise cardiaque à 73 ans, va déclencher les événements de 1989. Jugé responsable des manifestions pro-démocratiques de 1986, Hu Yaobang a été poussé à la démission en 1987. Considéré comme un réformiste intègre par le peuple, sa mort brise les espoirs de la population. Des manifestations spontanées ont lieu dans toute la Chine et se concentrent sur la place Tiananmen.

A partir de ce jour-là, Lun nous raconte ce qui se passe sur la place Tiananmen un jour après l’autre à la hauteur des manifestants. Leur joie, leur insouciance, leur anxiété, leur détermination, leurs discussions, leurs divergences et leur tristesse se succèdent au cours de l’Acte III : la grève de la faim, de l’Acte IV : la loi martiale et de l’Acte V : la répression 50 jours plus tard.

Dans son Epilogue, Lun conclut en disant : « Finalement, nous n’avons pas échoué. Le Printemps que les chars avaient écrasés à Pékin refleurissait ailleurs ». Il fait allusion à la Chute du Mur de Berlin en novembre 1989 et à la première commémoration de Tiananmen par 150’000 personnes le 4 juin 1990 à Hong Kong. Commémoration que les Hongkongais répètent chaque année depuis 30 ans.

En guise de postface, Lun ajoute quelques réflexions sur les spécificités de Tiananmen en 1989. « Depuis mon arrivée en France, j’entends souvent parler de Tiananmen comme d’une grande révolte. Il y a là un malentendu historique. Bien sûr, notre action répondait à un désir de démocratie et de liberté, à un besoin urgent d’amélioration des conditions de vie. Cependant par sa nature même, le « Printemps de Pékin » ne pouvait pas s’apparenter à l’imagerie révolutionnaire forgée en Occident. Ce mouvement contenait plusieurs éléments très spécifiques.»

A ses yeux, ces éléments spécifiques sont principalement la rupture avec les méthodes violentes fréquentes en Chine lors de soulèvements populaires. Tiananmen en 1989 constitue une exception remarquable. Les étudiants savaient qu’une action brutale n’avait aucune chance d’aboutir. Et ils n’avaient aucune intention de renverser le pouvoir « mais de l’encourager à aller de l’avant avec l’objectif de changer le régime de manière pacifique et progressive. Ils désiraient l’accompagner dans une réforme approfondie… ou du moins de collaborer avec le camp réformateur du Parti Communiste. »

Et il conclut : « Plus que jamais les revendications de 1989 sont donc d’actualité. Si la Chine entend construire un avenir pacifique et prospère, si elle souhaite véritablement recouvrer son aura passée, elle doit revenir à Tiananmen pour un nouveau départ. »

Publications en français de Lun Zhang 

Lun Zhang, La vie intellectuelle en Chine depuis la mort de Mao, Paris, Ed. Fayard, 2003.

Lun Zhang (avec Aurore Merle), La Chine en transition : regards sociologiques. Cahiers Internationaux de Sociologie 2007/1 (N° 122). Ed. Presses Universitaires de France, Paris.

Lun Zhang,  De Tian’anmen à Central : différentes batailles, un même combat. Socio [En ligne], 4 | 2015, mis en ligne le 29 mai 2015, consulté le 18 novembre 2019.

Lun Zhang (avec le concours d’Aurore Merle), La Chine désorientée. Cinq ans d’histoire chinoise contemporaine, commentés à chaud. Editions ECLM, Paris, 2018. A télécharger en PDF sur le site http://www.eclm.fr/ouvrage-398.html  (Une version chinoise partiellement différente a été publiée à Taiwan en 2017).

Eliane Perrin
Decembre, 2019

Partilhar
Escrito por

Dr. en sociologie, Eliane Perrin a été professeure et chercheuse en socio-anthropologie du corps et de la santé et en sociologie du sport aux Universités de Nice (France) et de Genève et de Lausanne (Suisse). Elle est à la retraite.

Sem comentários

COMENTAR