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William Kentridge

Triumphs and Laments

 

A Rome, sur les bords du Tibre, un artiste plasticien sud-africain, William Kentridge, a réalisé une œuvre monumentale intitulée Triumphs and Laments (Triomphes et Lamentations) inaugurée en avril 2016. Située en plein centre-ville, entre le Pont Mazzini et le Pont Sisto, elle s’étire sur 550 mètres. Elle évoque l’histoire de Rome de sa fondation, il y a 2769 ans, à nos jours.

Triumphs and Laments est une fresque éphémère, réalisée en utilisant une des techniques du street art, celle du reverse graffiti (du pochoir inversé) consistant à utiliser une surface sale, à en protéger la crasse à l’aide d’un stencil et à en nettoyer les alentours au karcher. Cette technique a été utilisée depuis la fin des années 90 par des street artists, comme les anglais Moose et Bansky, le français Ernest Pignon-Ernest ou le brésilien Alexandre Orion.

Œuvre éphémère parce que la saleté, la pollution et les intempéries vont petit à petit la faire disparaître. Cette technique est chargée de sens : elle lie une œuvre à un lieu unique et elle rappelle le passage inexorable du temps qui finit par tout faire disparaître, tout effacer. L’œuvre de Kentridge devrait rester encore visible 4 ou 5 ans.

L’unique fil conducteur de cette fresque sur l’histoire de Rome est donné par son titre, Triumphs and Laments, à savoir qu’il n’y a pas de victoire sans victimes, sans « dégâts collatéraux ». Ce sont les deux faces la même médaille.

En se promenant sur l’une ou l’autre des berges du Tibre, on voit défiler de près ou de loin plus de 80 personnages mythologiques ou historiques et des images symboliques de 10 mètres de haut. Leur enchaînement est volontairement anachronique et peut paraître arbitraire. Il n’y a donc pas de sens de lecture, pas de sens – ou de bon sens – de l’histoire. Ca ne raconte ni l’Histoire ni une histoire. Chaque figure évoque un héro officiel et des désastres civils.

Kentridge n’a pas publié la liste de ces 80 figures mais au cours de conférences de presse et d’interviews, il en a mentionné quelques unes, plus ou moins faciles à reconnaître. Elles renvoient à des œuvres célèbres visibles à Rome : la louve, Romulus et Remus, des empereurs romains – César, Marc Aurèle -, Cicéron, le viol de Lucrèce, la crucifixion de St Pierre à l’envers, tête en bas, un Pape, Giordano Bruno, une Victoire ailée, la Sainte Thérèse en extase ou encore la femme de Garibaldi, la belle brésilienne Anita brandissant un pistolet, nue sur son cheval.

Ou, plus proches de nous, Mussolini, Anna Magnani dans le film Rome, ville ouverte de Rossellini (1945), Marcello Mastroianni et Anita Ekberg dans la Dolce Vita de Fellini (1960), l’assassinat du cinéaste et écrivain Pasolini sur une plage d’Ostie (1975), Giorgiana Masi, la manifestante tuée par la police lors d’une manifestation pacifique contre des mesures antiterroristes interdisant de manifester (1977), la 4L Renault dans laquelle a été retrouvé le cadavre du Démocrate Chrétien Aldo Moro, flanquée d’une montagne de cadavres de membres des Brigades rouges (1978). Sans oublier l’actualité brûlante, un bateau de migrants traversant la Méditerranée et des files de réfugiés marchant, des paquets sur la tête.

william kentridge
william kentridge

Toutes ces images de héros et de victimes ont un air de déjà vu, tout en étant réinterprétées plus ou moins malicieusement par l’artiste. Par exemple, la louve mythologique figure deux fois à des endroits différents dans la fresque. L’une est en chair et en os mais Romulus et Remus sont remplacés par deux pots à lait, l’un blanc, l’autre noir. La seconde louve est à l’état de squelette décharné, debout comme un dinosaure dans un musée d’histoire naturelle. Les mythes sont-ils immortels ?

Autre exemple, l’allégorie de la Victoire ailée, qui ponctue toute l’histoire romaine de l’antiquité, tient en guise de trophée de guerre une palette de peintre dans sa main gauche et un pinceau dans sa main droite. Représentée en trois images successives, elle s’écroule lentement pour ne devenir qu’un petit tas de cailloux. L’art est-il un trophée de guerre ? Les œuvres d’art sont-elles destinées à disparaître ?

Dernier exemple : la célèbre scène du film de Fellini entre Marcello Mastroianni et Anita EKberg les situait dans la Fontaine de Trêve baroque et délirante. Kentridge les évoque prosaïquement dans une baignoire à roulette sous une pomme de douche !

Aujourd’hui, la majorité des œuvres d’art sont sensées s’adresser prioritairement à nos émotions, à nos coups de cœur (« j’aime » « j’aime pas » sur Facebook, correspondant pour les consommateurs à « j’achète » « j’achète pas »). La fresque de Kentridge a le mérite de placer le spectateur dans un tout autre état d’esprit.

Destinée à disparaître, reprenant des icônes, des images symboliques connues de l’histoire romaine, librement modifiées, défilant dans un ordre anachronique, cette œuvre produit immédiatement une étrange impression de déjà vu. Le spectateur est mis face à un rébus qui l’oblige à rechercher dans sa mémoire personnelle pour essayer de le décrypter lentement, à réfléchir à ce que l’artiste essaie de lui communiquer. Fatalement, certaines images ne lui rappellent que très vaguement quelque chose. Ou rien du tout. Kentridge le sait. En effet, au milieu de la fresque, apparaît, comme une excuse, un seul texte en italien « (Quello che non ricordo) », « Ce dont je ne me souviens pas » écrit entre parenthèses au fond d’un gigantesque tombeau noir hermétiquement fermé.

Au fil des allers retours au pied de la fresque, des tentatives de décryptage, de cette plongée dans notre mémoire vague et défaillante, d’associations avec d’autres œuvres déjà vues, Guernica de Picasso par exemple, un message subliminal se dégage lentement de l’ensemble. L’absurdité des guerres, des victoires et des souffrances engendrées par la soif de conquêtes et de pouvoir des hommes deviennent une évidence. Comme l’impermanence des choses et des hommes.

Qui est William Kentridge ?

Il est né à Johannesburg en Afrique du Sud en 1955 de parents juifs lituaniens, tous deux avocats et marginalisés par l’apartheid. Il suit une double formation, d’abord en sciences politiques et études africaines, puis aux Beaux Arts à Johannesburg. Kentridge a 36 ans quand le régime de l’apartheid (1948-1991) est aboli en l’Afrique du Sud après des années d’embargo économique et financier. Est-ce la raison pour laquelle l’œuvre de Kentridge, déjà importante depuis les années 70, n’est reconnue qu’à partir des années 90 dans le monde de l’art contemporain (Documenta de Kassel en 1997, Biennale de Sâo Paulo en 1998 et Biennale de Venise en 1999, etc.) ?

Ses œuvres, toujours très personnelles, parfois autobiographiques, se développent sur un arrière fond politique et social. Lors d’une exposition rétrospective présentée au Musée du jeu de Paume à Paris en 2010, organisée par le San Francisco Museum of Modern Art et le Norton Museum of Art en Floride, Kentridge, parlant de ses œuvres dénonçant l’apartheid et le colonialisme, précise son point de vue: “Je pratique un art politique, c’est-à-dire ambigu, contradictoire, inachevé, orienté vers des fins précises : un art d’un optimisme mesuré, qui refuse le nihilisme.”

Au fil de ses œuvres, Kentridge s’est approprié de multiples formes artistiques : le mime, le théâtre, le film, la vidéo, le cinéma d’animation à partir de dessins au charbon et au fusain ou des découpes de carton noir, la sculpture, les installations, les performances et la mise en scène d’opéra. Et le street art.

 

Eliane Perrin
Outubro 2016

Fotografias de Minnie e Manuel Rosário

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Escrito por

Dr. en sociologie, Eliane Perrin a été professeure et chercheuse en socio-anthropologie du corps et de la santé et en sociologie du sport aux Universités de Nice (France) et de Genève et de Lausanne (Suisse). Elle est à la retraite.

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